IGHIL-IMOULA de 1845 à 1954, Un foyer exemplaire de résistance et de nationalisme

Liberte; le Samedi 1 Novembre 2014
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Partant de l’idée qu’il y a des faits et des évènements qui ne doivent pas tomber dans l’oubli, car, constituant la mémoire et l’Histoire d’un peuple, nous évoquerons le cas, particulier du village Ighil-Imoula. A l’occasion de la célébration du 60e anniversaire du déclenchement de la lutte armée contre l’occupant français, il nous paraît opportun de rappeler ce qu’a été Ighil-Imoula avant et pendant la guerre de libération. Un village prédestiné, s’il en fut, un foyer exemplaire du nationalisme et le lieu où fut imprimée la Proclamation du 1er Novembre 1954. À ce double titre, nous allons tenter de raconter l’histoire de ce village martyr, une histoire qui recoupe celle de nombreux villages de la Kabylie et des autres contrées de notre pays.

La résistance de ce village à l’occupant français remonte assez loin dans le temps. Les anciens racontent qu’entre 1845 et 1871, il envoya des hommes pour combattre l’armée française du côté de Larbaâ Naït Iraten, notamment lors de la fameuse bataille d’Icheriden.
S’agissant de l’éveil  nationaliste, il a commencé à se manifester à Ighil-Imoula dès la fin des années 1930. Le premier militant connu au village, fut le nommé Iraten Mouloud, un émigré qui adhéra à l’Étoile nord-africaine à Paris en 1928 puis au Parti du peuple algérien (PPA) en 1937. Malgré la tuberculose ramenée de l’étranger et qui le minait, Da Mouloud aimait s’entourer des jeunes du village pour leur parler de la nécessité de s’unir pour lutter contre le colonialisme. À la même époque, ce fut Hocine Asselah né à Ighil-Imoula en 1917, résidant à Alger à partir de 1929 qui s’engagea corps et âme dans le mouvement nationaliste incarné principalement par le PPA lequel prônait dès le départ, l’indépendance de l’Algérie. Doué d’une grande vivacité d’esprit, Hocine était très estimé par les jeunes à qui il savait parler. Il venait en Kabylie pendant les vacances d’été pour rencontrer des responsables et militants nationalistes à Tizi Ouzou, Draâ El-Mizan, Boghni, Tizi Ghenif, Tigzirt et autres localités. En dépit d’insuffisances cardiaques qui le minaient, il se dépensait sans relâche pour impulser la création de cellules du PPA, à travers toute la Kabylie. Il était devenu l’une des figures marquantes du nationalisme, membre de  la direction du PPA dès 1944. Une des artères principales d’Alger porte le nom de Asselah Hocine. Hocine fut un repère et une référence exemplaires pour les jeunes d’Ighil-Imoula qui seront nombreux à rejoindre les rangs du PPA-MTLD puis de l’OS (Organisation spéciale paramilitaire) et plus tard de l’ALN (Armée de Libération nationale). Dès l’année 1945, le village a servi de lieu de refuge à Krim Belkacem et Omar Ouamrane qui sillonnaient alors toute la Kabylie pour sensibiliser les populations aux idéaux nationalistes et à la lutte pour l’indépendance de notre pays. Les deux futurs colonels de l’ALN étaient recherchés par la gendarmerie française ; l’un, pour avoir tiré sur un garde-champêtre, collaborateur des Français, l’autre, pour avoir tenté de fomenter une révolte de sous-officiers algériens au sein de la caserne de Cherchell. Krim et Ouamrane trouvaient refuge à Ighil-Imoula où ils étaient nourris et hébergés par les habitants du village en qui ils avaient pleinement confiance. Ils furent par la suite les chefs directs de Ali Zamoum ex-condamné à mort et de son frère Mohamed — colonel Si Salah de la Wilaya IV, mort les armes à la main en 1961 du côté de M’chdallah, wilaya de Bouira. Il importe aussi de rappeler que les premiers coups de fusil tirés dans la nuit du 1er Novembre 1954 furent l’œuvre de jeunes d’Ighil-Imoula qui ont rejoint divers maquis du territoire national, en premier lieu dans des grottes du Djurdjura.
Ils étaient près de 200 combattants à s’enrôler dans les rangs de l’ALN, certains de ces jeunes sont venus de France où ils avaient émigré. Une centaine de ces vaillants patriotes est tombée au champ d’honneur, laissant des dizaines de veuves et orphelins.
On peut dire que toutes les familles du village se sont impliquées dans la lutte contre l’ennemi français. La plupart d’entre elles ont perdu de un à sept des leurs. Pour punir les populations pour l’aide fournie aux maquisards, l’armée d’occupation a arraché de nombreuses familles de leur domicile habituel pour les parquer dans des baraquements construits rapidement à Tizi n’Tleta. La gravité des représailles subies par les habitants d’Ighil-Imoula a été décrite dans son journal par le célèbre écrivain Mouloud Feraoun, lui-même assassiné en 1961 par l’organisation extrémiste française, l’OAS.

Lieu d’impression de la Proclamation du 1er Novembre 1954
Beaucoup de gens ignorent, sans doute, que c’est à Ighil-Imoula que fut dactylographiée et imprimée la fameuse Proclamation du 1er Novembre 1954, à la veille du déclenchement de la lutte armée. Cette opération d’une haute valeur symbolique est tout à l’honneur d’un village martyr dont les militants avaient été mis à l’épreuve par Krim et Ouamrane qui avaient apprécié leur engagement, leur sincérité et leur discrétion.
Les circonstances dans lesquelles a été réalisée l’opération sont décrites par Ali Zamoum dans son livre Tamurt Imazighen.
Il écrit : “Quelques jours avant, une réunion tenue à Betrouna w. de Tizi Ouzou, j’avais reçu de Krim Belkacem un texte que je devais reproduire en plusieurs exemplaires. A Tizi Ouzou, je pris contact avec un journaliste Laïchaoui Mohamed qui était chargé de la frappe et du tirage du document à la ronéo. Je l’ai emmené de nuit jusqu’à notre village dans la maison de Ben Ramdani Omar. C’était un militant sûr qui n’était pas, toutefois, dans l’organisation paramilitaire (OS). Là, je lui montrai le texte qu’il fallait taper sur stencil. Il se rendit compte alors du contenu des deux pages qu’il était venu reproduire. C’était la Proclamation au peuple algérien, aux militants de la cause nationale. Une véritable déclaration de guerre qui portait une date : 1er novembre 1954. Une incorrection a été relevée dans une phrase. Elle a été corrigée après consultation de Krim B.
Une fois le feu vert obtenu, c’est à la lumière d’une lampe à pétrole que Laïchaoui tapa les stencils. Nous allâmes ensuite chez Idir Rabah pour les tirer à la ronéo, une des rares maisons du village qui à l’époque avait de l’électricité. Il était difficile de faire tourner la ronéo sans faire de bruit qui risquait d’être entendu aux alentours. Pour couvrir le bruit de la ronéo, une astuce a été trouvée : faire tourner celle-ci dans une pièce des Idir située au-dessus d’une boutique, tandis que des militants étaient chargés de faire le plus de chahut possible dans cette boutique en organisant une tombola. Ils ignoraient que nous étions en train d’imprimer l’acte de naissance du FLN-ALN. La proclamation se terminait par :
“Quant à nous, résolus à poursuivre la lutte, sûrs des sentiments anti-impérialistes, nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la patrie.” “Nous” c’était ceux-là… Beaucoup d’entre eux, en effet, ne reviendront jamais.”
Une fois le travail d’impression terminé, A. Zamoum chargea un militant d’Ighil Imoula de transporter à Alger une valise pleine du texte en question, et d’en déposer des paquets dans diverses adresses en vue de la diffusion de la “proclamation” sur le territoire national et hors des frontières de l’Algérie.

“Haut lieu de mémoire et d’Histoire”
Pour avoir été en tout temps un lieu de lutte et de résistance aux invasions étrangères ; pour avoir été l’un des premiers foyers du nationalisme et du militantisme engagé ; pour avoir abrité un événement capital, l’impression à la ronéo de la Proclamation du 1er Novembre 1954 ; pour avoir fourni près de 200 combattants à l’ALN  dont une centaine est tombée au champ d’honneur ; pour avoir subi de multiples représailles et souffrances de la part de la puissance coloniale, il a été estimé que le village Ighil Imoula mérite une reconnaissance et une consécration de la part de l’Algérie libre et indépendante.
Un dossier dans ce sens a été constitué ; il a reçu l’aval du wali de Tizi Ouzou à la fin 2011. Ce vœu légitime a été exaucé. En effet, un arrêté du ministère de la Culture daté du 20 avril 2014, J.O n°34, énonce en son article 1er :  “Il est ouvert une instance de classement de bien culturel, dénommé : Maison historique d’Ighil Imoula, lieu de dactylographie et du tirage de la Proclamation du 1er novembre 1954.” Ighil Imoula entre ainsi définitivement dans la glorieuse histoire de notre pays.

R. A.
(*) Ancien du PPA-MTLD et Cadre supérieur des PetT en retraite

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Ramdane Asselah (*)

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