Sid Ahmed Ghozali. Ancien chef de gouvernement et ancien Pdg de Sonatrach : «Le démantèlement de Sonatrach suivit immédiatement la mort de Boumediène»

Elwatan; le Mercredi 15 Janvier 2014
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- Il y a 50 ans, Sonatrach fut créée par une poignée de jeunes cadres, dont vous faites partie. Parlez-nous de ces premiers moments dans la vie de l’entreprise qui allait devenir le seul pilier solide du pays…
 

On ne peut comprendre Sonatrach sans en référer à l’histoire : 1962 a marqué la fin d’une colonisation qui a duré 132 années. Les négociations d’Evian n’ont pu aboutir le 19 mars au cessez-le-feu qu’à partir du moment où la France a reconnu officiellement l’intégrité du territoire national. La guerre d’Algérie aura duré deux ans de plus à cause de l’intention de l’administration française de diviser l’Algérie. Elle est allée au-delà de la théorie, sur le terrain, où l’on a vu la création de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) en 1957. C’est dire qu’il y avait déjà une préfiguration d’une future partition de l’Algérie. Et les Algériens, sur ce plan-là, étaient extrêmement nets et catégoriques. Ils ont bloqué toute négociation jusqu’au jour où le général de Gaulle, en septembre 1961, a dit : «Evidemment, les négociations porteront sur tout le territoire.» Cette jeunesse que vous évoquez a hérité d’une Algérie menacée par le chaos depuis le Gouvernement provisoire, compsé, entre  autres, de Belaïd Abdesselam (désigné au départ pour le poste de maintien de l’ordre, pour être ensuite reversé dans le département économique), qui allait être le premier PDG de Sonatrach. C’est à ce moment que l’OAS, par sa politique de terre brûlée, sévissait dans tout le pays. Pour l’anecdote, Belaïd Abdeslam était chargé, durant cette période, du maintien de l’ordre. Et, moi-même, à l’indépendance, c’est par l’Exécutif provisoire que j’ai été désigné directeur de l’administration centrale de l’énergie et des carburants. A l’indépendance, nous étions à peine une trentaine d’ingénieurs.

Mes études ne me prédestinaient point au secteur pétrolier, dont j’ignorais tout à l’époque. Mais nous n’avions pas le choix, car nous avions une multitude de défis à relever. Le plus important est que nous étions appelés à donner un contenu concret à la souveraineté recouvrée. Cependant, le jeune responsable de l’administration pétrolière que j’ai été, je me suis rendu compte que je n’étais souverain que dans mon bureau. Sur les champs pétroliers, j’étais plutôt étranger. L’Algérie, peuple, gouvernement et pouvoir politique confondus, n’était pas en réalité souveraine quant à ses richesses. Ce sont les entreprises françaises qui étaient concessionnaires et qui exploitaient nos gisements, laissant une sorte de pourboire fiscal aux Algériens.

 

- La création de Sonatrach allait-elle changer l’ordre qui était  établi et permettre, par la même, au pays de recouvrer sa souveraineté sur ses richesses ?   
 

Nous avons donc su très tôt que tant que nous ne saurions pas faire sur les sites industriels ce que faisaient les entreprises françaises, nous ne serions jamais réellement souverains et que donc le profit de nos richesses irait ailleurs. D’où la fondation d’une entreprise missionnaire que fut Sonatrach. Mais avant Sonatrach, il y a eu un premier acte qui était le Centre africain des hydrocarbures et du textile, qui deviendra plus tard l’Institut national des hydrocarbures. Il est symbolique que la première pierre posée par un chef d’Etat de l’Algérie indépendante était en liaison avec la formation des hommes. Il fallait commencer à former les Algériens à même de prendre le contrôle des richesses. Sonatrach n’était en fait qu’un outil, dont le but déclaré était d’aller vers la nationalisation des hydrocarbures qui étaient un acte éminent de développement et non point un geste idéologique.

 

- Faut-il admettre cette idée qu’avec la création de Sonatrach, il y avait déjà une stratégie pétrolière réfléchie ?
 

Oui à votre question, mais vous pouvez ne pas le prendre pour argent comptant. Il y avait des écrits, cette stratégie a été écrite dès le lendemain de l’indépendance. Il est vrai que Sonatrach était la Société nationale de transport et de commercialisation des hydrocarbures, mais cela répondait à la conjoncture de l’époque. Les Accords d’Evian avaient consolidé tous les acquis des sociétés françaises, mais le GPRA s’intéressait à juste titre à la seule question de l’intégrité du territoire. C’était un but vital. D’ailleurs, le fait que le GPRA ait fait des concessions sur les hydrocarbures n’a pas empêché la remise en cause des acquis des sociétés étrangères dès l’indépendance recouvrée, jusque y compris les nationalisations plus tard. Tous les projets des sociétés françaises, dont le pipeline devant relier Haoud El Hamra et Arzew (appelé le «3e pipe»), étaient soumis à l’autorisation de l’administration pétrolière algérienne. Nous avons mis cette opportunité sous le coude et nous avons notifié aux sociétés françaises que cet oléoduc nous allons le construire nous-mêmes. Née d’apparence sur la seule base de ce projet, mais d’apparence seulement comme allait le montrer la suite de son parcours, Sonatrach était destinée en fait à toute la chaîne d’activité pétrolière. Belaïd Abdesselam fut son premier président de janvier 1964 à octobre 1965, date à laquelle il m’a installé pour lui succéder. Je l’ai quittée 13 ans et demi plus tard, au lendemain de la mort de Boumediène.

Il faisait le tour du monde avec quelques cadres pour expliquer aux partenaires étrangers des sociétés françaises, qu’à partir de ce moment-là, nous étions leurs seuls interlocuteurs. Et c’est ainsi que nous avons créé les conditions d’une renégociation des Accords d’Evian qui a conduit aux accords du 17 juillet 1965 et, plus tard, aux nationalisations des hydrocarbures en 1971.

 

- Et c’est à ce moment-là qu’est né aussi le qualificatif «Un Etat dans un Etat» qui désignait Sonatrach…
 

Lorsque nous avons créé Sonatrach, les Français savaient parfaitement où nous allions. D’où les manœuvres de déstabilisation de la jeune entreprise par l’intox et la désinformation. Voyez les journaux de l’époque, y compris algériens : en mars 1964, lorsque les tuyaux destinés au pipeline commençaient à être acheminés depuis l’étranger par la CNAN, on commençait à décrire Sonatrach comme étant «un organisme monstre», ou encore «un Etat dans l’Etat» afin de créer un climat de méfiance et de suspicion de l’ensemble de l’establishment algérien à l’encontre de la toute jeune entreprise nationale. Et c’est comme ça que cette idée s’est instituée dans la tête des Algériens, y compris dans la tête de nombreux responsables politiques et des services de sécurité. Evidemment, l’idée s’est propagée jusqu’à ce que Boumediène, qui était le chef de l’Etat, qui voyait les chantiers se développer, commence à nourrir le souci que Sonatrach ne devienne un danger politique. Et l’idée du découpage de Sonatrach en filiales a germé dans son esprit. A l’époque déjà, on lui a mis dans la tête cette idée que Sonatrach devienne ingérable. Dans l’establishment algérien, excepté certains responsables, très peu d’entre eux nous ont soutenu. Nous avons failli sur la communication interne, car tous nos efforts étaient investis à l’étranger pour faire dire à nos partenaires qu’il y avait un nouvel ordre en Algérie. C’est pour vous dire que cette histoire de qualifier Sonatrach «d’Etat dans un Etat» était ravageuse. Jusqu’à maintenant d’ailleurs. Mais ne faites surtout pas d’amalgame, car Sonatrach du temps de Boumerdiène et Sonatrach de l’après-Boumediene sont deux entités différentes.

 

- Mais c’est parce qu’à l’époque aussi, Sonatrach s’occupait de tout et de rien, pour que l’on puisse l’appeler «Etat dans un Etat»…
 

C’est un des arguments. L’idée a fait ensuite son chemin et l’on commençait à voir que Sonatrach était réellement partout. Primo, parce que son champ d’activité s’est étendu et, secundo, parce que par défaillance des autres secteurs et départements, Sonatrach elle s’est mise de facto à prendre en charge des secteurs qui ne faisaient pas partie de son objet social initial. Et ça faisait dire à certains que Sonatrach «allait se mettre à cuisiner un jour les merguez dont se nourrissaient ses employés». Mais pour évoluer dans son champ d’activité, Sonatrach était appelée par exemple à construire des routes pour pouvoir accéder aux gisements. Donc, nous étions face à un dilemme, soit nous avançons, soit nous attendons les autorisations des autres services et ministères. Nous avons ainsi préféré la première option. Nous étions en guerre avec tout le monde et nous violions une loi qui était illégitime. C’est parce que le pouvoir politique n’avait pas une stratégie de développement intégrée et cohérente. Il faut reconnaître que Boumediène qui arbitrait tous les projets de Sonatrach, le faisait toujours en sa faveur, sauf dans le cas de la construction de logements au bénéfice de ses travailleurs qui était, aux yeux du Plan, un «investissement improductif » !

Nous avons quand même importé pour Arzew, à titre d’exemple, des logements tout faits et nous avons été taxés de hors-la-loi. Nous avons déguisé administrativement des baraques en d’équipements industriels. C’est vous dire à quel point Sonatrach s’occupait de certaines missions qui ne relèvent pas de ses prérogatives. Je peux vous citer des dizaines d’autres exemples. Il est clair que cela est antiéconomique, mais nous n’avions de choix que d’être hors la loi contre ceux qui agissaient de manière à étouffer Sonatrach. C’est dire à quel point cette expression «Etat dans un Etat» était ravageuse pour l’entreprise. Elle avait en fait deux origines : les Français d’abord qui voulaient encore, à la fin de l’empire colonial, faire perdurer l’empire pétrolier. Et la naissance de Sonatrach arrivait en opposition frontale avec les sociétés françaises qui voulaient contrôler encore nos richesses. Si je me suis attardé sur ce concept d’«Etat dans l’Etat», c’est pour dire combien il a contribué, en en défigurant les ressorts, à décrédibiliser notre stratégie pétrolière pour finir par l’anéantir.

 

- Lorsque vous dites que Boumediène arbitrait en faveur de Sonatrach et qu’il était un défenseur de l’entreprise, cela voulait-il dire qu’il y avait, outre les Français, des gens qui voulaient détruire Sonatrach ?
 

Boumediène, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, assumait ses responsabilités. Mais après lui, nous sommes passés dans un autre système. Le démantèlement de Sonatrach suivit immédiatement la mort de Boumediène : en première phase, le but essentiel était d’éliminer les prétentions d’émancipation algérienne vis-à-vis de sociétés françaises revanchardes. On s’était juré outre-Méditerranée à la fin des années 1960 et officiellement de faire échec à la stratégie incarnée par Sonatrach. Qui nous dit qu’il n’y a pas aujourd’hui des gens qui travaillent encore pour la partition du pays ? Pour répondre concrètement à votre question, ce que je peux vous dire c’est que le but de Sonatrach est celui de dire qu’il arrive un moment où le gouvernement dira qu’il n’a plus besoin de Sonatrach. Nous avons oublié que Sonatrach n’est qu’un acte de pur développement. Cette première phase a vu aussi la destruction de la politique gazière qui nous a coûté 40 milliards de dollars.

 

- La seconde phase de cette destruction de Sonatrach est-elle venue avec l’arrivée de Bouteflika au pouvoir ?
 

Avec ce dernier, «la bête a été achevée». Mais il y a un seul point commun entre les deux phases ; les présidents ont changé, mais le système est resté le même. Ce système est complètement défaillant quant à la protection d’un secteur aussi vital. On ne s’est pas rendu compte qu’on sciait la branche sur laquelle on est assis. Le régime ne se préoccupe pas et ne fait pas de cauchemars sur l’avenir du pays. Le régime ne sait pas faire autre chose que d’essayer de se pérenniser au détriment du traitement des affaires. Deux ans avant son deuxième mandat, Bouteflika répondait officiellement dans une interview télévisée, à une question qui évoquait ses intentions pour un second mandat, qu’«il ne savait pas faire autre chose». C’est une perversion politique et culturelle. Cela exprime bien l’état d’esprit du régime. L’ancien ministre de l’Energie est venu en service commandé et le régime le savait très bien. Il était à la Banque mondiale qui est, faut-il le dire, commandée directement par les Etats-Unis d’Amérique. Le projet de changement de la loi sur les hydrocarbures était dans sa valise en 1999. Il y a encore deux témoins qui sont encore en vie, dont Abdelmadjid Sidi Saïd qui, en 1999, étaient reçus par lui et un de ses collègues et qui leur a dit : «Il y a une chose à laquelle vous n’allez pas échapper : la privatisation de Sonatrach.» C’est vous dire que les choses étaient clairement et ouvertement déclarées. Cette loi visait donc à remettre en cause les nationalisations et celui qui a ramené cette loi était en service commandé.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Ali Titouche

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