Rendez-vous : le maghreb des livres : Accords sous ors

Elwatan; le Samedi 20 Fevrier 2016
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Aussi, l’ambiance qui règne au Maghreb des livres, chaleureuse et conviviale, tranche avec la morosité extérieure. Il y a ici une certaine joie d’être et de se retrouver, accrue par le contraste entre la majesté des lieux et la nature de la manifestation.

Celle-ci se tient en effet dans les salons d’honneur de l’Hôtel de Ville de Paris, monument imposant dont le noyau, remontant au XIVe siècle, s’est étendu sous plusieurs règnes, à partir de François 1er, avant d’être réduit en cendres en 1871 par la Commune de Paris et enfin reconstruit en 1882. Dans ce lieu, vénérable livre de l’histoire de France, la tenue du Maghreb des livres a quelque chose d’amusant.

C’est comme si le fameux poème de Jacques Prévert, Etranges étrangers, sur les émigrés de la moitié du XXe siècle, se trouvait réinterprété sous les «ors de la République», expression française consacrée pour désigner les édifices aristocratiques récupérés par la Révolution de 1789 pour le prestige de son Etat. Sols et colonnes de marbre, plafonds aux moulures dorées, fresques immenses de peintres classiques, lustres de cristal, boiseries sculptées, lambris, bas-reliefs, statues, tout un vieil art du luxe et du prestige, discrètement atténué dans un petit couloir par des vitraux sur les anciennes corporations de métiers.

On s’attendrait presque à voir sortir ici une volée de duchesses outrageusement parfumées en robes de velours et de soie. Au lieu de quoi, c’est une foule joyeuse, simple et bruyante (la hauteur des plafonds amplifie les sons), qui vient recevoir et déverser ici – via les livres –, les profondeurs du Maghreb, depuis ses âges les plus lointains jusqu’à son actualité la plus immédiate.

Pour sa 22e édition, le Maghreb des livres s’est tenu samedi et dimanche 13 et 14 février. Le Maroc en était l’invité d’honneur, après la Tunisie l’an dernier et l’Algérie pour 2017 . De nombreux habitués de la manifestation s’attendaient à une inauguration officielle, escomptant même la venue de la nouvelle ministre de la Culture, Audrey Azoulay, originaire du Maroc, ou la présence (en son propre siège) de la maire de Paris, Anne Hidalgo, rentrée une semaine auparavant d’une visite officielle de haut niveau à Alger.

Finalement, le Maghreb des livres a ouvert ses portes sans tambour ni trompette. Selon Georges Morin, président de l’association Coup de Soleil, «ce sont les difficultés financières qui ont empêché une telle inauguration qui se tenait habituellement avec une réception», des difficultés bien réelles mais qui n’ont pas convaincu les observateurs, certains attribuant plutôt ce manque de solennité aux conditions sécuritaires, la ville étant encore parcourue par les patrouilles militaires dans le cadre de l’état d’urgence, d’ailleurs prolongé, mercredi dernier, par le Parlement jusqu’au 26 mai prochain. Sur place, une certaine discrétion était effectivement de mise et il fallait se rapprocher de l’entrée pour qu’une petite plaque indique très sobrement la tenue du Maghreb des livres.

 

La retenue semble de mise dans une ville toujours animée, mais où le traumatisme des attentats du 13 novembre 2015 se manifeste de multiples façons. L’une des plus visibles est la baisse du tourisme. Selon une étude de l’Insee sur le dernier trimestre de l’année, reprise par Le Monde, les réservations d’hôtel ont baissé de près de 14% par rapport à l’an dernier en Ile-de-France (Paris et région).

Au point où les professionnels du tourisme se sont élevés contre le discours du Premier ministre, Manuel Valls, à la Conférence sur la sécurité de Munich, tenue le premier jour du Maghreb des livres, la considérant comme «anxiogène». Il est clair que dans ce Paris post-Bataclan, alourdi de plus par la lame de fond de l’extrême-droite, le mot «Maghreb», même accompagné de celui, si pacifique, de «livres», n’est pas très vendeur.

En dépit de ce climat, flottant sur une impression de normalité, la manifestation aurait réuni plus de 4000 visiteurs, selon les estimations au «pifomètre» de certains de ses animateurs à sa clôture. Moins que les 6300 enregistrés en 2001, mais en raison de la conjoncture, une belle performance d’autant qu’ici, on peut parler de participants au lieu de visiteurs désincarnés.

Les gens viennent au Maghreb des livres pour son objet mais également pour se rencontrer et échanger, avec des temps de présence particulièrement longs. C’est assurément une rencontre littéraire à forte amplitude humaine. Elle réunit des personnes originaires du Maghreb (émigrés de plusieurs générations, étudiants en France, anciens rapatriés…) mais également des personnes intéressées à un titre ou un autre par cette région (enseignants, chercheurs, curieux…).

Elle est loin d’être le rassemblement communautaire, voire communautariste, que l’on pourrait croire, cultivant autour du livre une multitude de passions, dont le Maghreb est le dénominateur commun. De fait, dans la foule bigarrée qui anime les lieux, il est aisé de repérer la diversité des visiteurs du point de vue des sexes (une parité presque parfaite), des tranches d’âges (de 17 à 77 ans, sans compter quelques enfants) et des faciès (honni soit qui mal y pense !)  Simples lecteurs ou grands spécialistes, écrivains notoires ou émergents, personnalités médiatiques ou parfaits inconnus, il y a là très peu de hiérarchie et encore moins de protocole.

On y trouvait l’humoriste Guy Bedos, signant son Je me souviendrai de tout (Fayard) ou le jeune romancier algérien Miloud Yabrir pour son Djanoub El Milh (Barzakh). L’ancien responsable du Monde, Eric Fottorino, et son livre Qui est Daesh ? (Le 1/ Philippe Rey) et la Franco-Suisse Sophie Collex, auteure de L’enfant de Mers El Kébir (Encre fraîche), premier roman étonnant.  La chanteuse et écrivaine Sapho, née à Marrakech, pour son roman La chambre turque (Le Castor astral) ou Dominique Wallon, ancien président de l’UNEF, qui vient de publier Combats étudiants pour l’indépendance de l’Algérie (L’Harmattan).

Le théologien Ghaleb Bencheikh avec son ouvrage sur Le Coran (Eyrolles) et le grand bédéiste Jacques Ferrandez pour son adaptation de L’Etranger (Gallimard). L’excellent romancier Anouar Benmalek (Fils du Sheol, Calmann-Lévy) et Bachir Ben Barka, toujours fidèle à la mémoire de son père, le leader marocain assassiné (Mehdi Ben Barka, 50 ans après, Les Petits Matins). Ce passage rapide peut donner un aperçu de la richesse éditoriale qui parcourt le Maghreb des livres.

Pour cette édition qui mettait en avant les lettres marocaines, au moment où se tenait le Salon du livre de Casablanca (11-21 février), également parvenu à sa 22e édition, les auteurs de ce pays étaient bien présents. On y comptait le journaliste Ali Amar, auteur d’un essai sur le prince Moulay Hicham intitulé Itinéraire d’une ambition démesurée (P. G. de Roux). Fadma Aït Mouss et Driss Ksisès ont présenté leur livre sur Le métier d’intellectuel basé sur des dialogues avec quinze penseurs marocains (En toutes lettres).

Moulay-Bachir Belqaïd, signataire de L’amour en Islam, de l’enchantement à l’étouffement (Erick Bonnier) a attiré la curiosité des lecteurs. On pouvait espérer rencontrer l’excellent Fouad Laroui, bardé de prix (dont le Goncourt de la Nouvelle 2013), le désormais grand écrivain Abdelhaq Serhane, invité d’honneur, le poète et romancier Mohamed Hmoudane, le nouvelliste Moulay-Seddik Rabbadj, l’écrivaine Lamia Berrada-Berca, la jeune poétesse Maï-Do Hamisultane-Lahlou, l’anthropologue Faouzi Skali et d’autres encore, illustrant une dynamique docte ou littéraire.

Alors que la littérature et l’édition de Tunisie se sont signalées de manière assez modeste, mais avec de belles propositions, souvent portées par les éditions Elyzad de Tunis, les lettres algériennes ont, une fois de plus, attesté de leur importance dans le champ maghrébin.

Celle-ci se manifestait par la présence de nombreux ouvrages en librairie et de plusieurs auteurs sur le registre de la littérature ou de l’essai, à l’image de Maïssa Bey, Amin Zaoui, Denise Brahimi, Bachir Mefti, Leïla Hamoutène, Aïssa Kadri, Zahra Farah, Rabia Djelti, Aziz Chouaki, Mohamed Benchicou, Kader Ferchiche, Fadela Mrabet, Kaouther Adimi, Belaïd Abane, Yacine Temlali, etc. Mohamed Ghaffar, dit Moh Clichy, personnage emblématique de la Fédération de France du FLN durant la guerre d’indépendance et auteur-témoin, ne manquait pas de monde autour de lui, de même que les bédéistes et caricaturistes algériens (Slim, Gyps, Nawel Louerrad, Farid Boujellal), l’artiste Thilleli Rahmoun ou le groupe Fen’Art.

Idem pour les revues algériennes peut-être plus recherchées en France que dans leur propre pays, comme Ikosim (patrimoine et archéologie), Insaniyat (CRASC d’Oran) et Naqd. Sur ce plan, notons le lancement de la copieuse revue littéraire Apulée, née en France, qui compte dans son équipe Yahia Belaskri et Leïla Sebbar.

Parmi les nombreuses manifestations, les Rencontres se sont distinguées autour de trois grands disparus (Assia Djebar, François Maspéro, Driss Chraïbi) ainsi que sur la thématique du soufisme.

Le Maghreb des livres a présenté en outre, le samedi 13 en soirée, à l’espace Saint-Michel, le film documentaire de Malek Bensmaïl, Contre-pouvoirs, en présence du directeur d’El Watan, Omar Belhouchet, et du journaliste Mustapha Benfodil.

Dans cette fourmilière enthousiaste où pullulent les activités et occasions d’échanges, la figure paternelle de Georges Morin, comme doué d’un don d’ubiquité, était présente partout. Heureux de pratiquer parfois l’arabe de son enfance constantinoise, il veillait au grain, songeant sans doute à son communiqué liant les attentats du 13 novembre 2015 au Maghreb des livres. Il y parlait notamment de la nécessité pour la France de «s’atteler à construire un nouveau récit national» capable d’intégrer «toutes ces sagas migratoires qui ont, au fil des siècles, construit une nation française aux racines multiples». Qu’adviendra-t-il d’un tel vœu ? Nul ne peut le dire aujourd’hui. Mais il est certain que le Maghreb des livres constitue une petite mais formidable contribution à son affirmation.

Plus de détails sur : www.coupdesoleil.net
Carte d’identité du MDL

Le Maghreb des livres existe depuis 1994 à l’initiative de l’association Coup de Soleil. La première édition a eu lieu en concertation avec le CNL français (Centre national du livre) et dans les locaux de celui-ci durant une petite demi-journée dont le succès a permis à la manifestation de prétendre à plus. Traditionnellement, le Maghreb des livres s’étend sur deux journées (samedi et dimanche) du mois de février.

Après avoir connu plusieurs lieux (mairies d’arrondissement ou Musée de l’immigration), il s’est établi depuis 2011 à l’Hôtel de Ville de Paris avec plus d’espace, de visibilité et de commodités. Chaque année, environ 150 auteurs y participent, dont un tiers vivant au Maghreb. Près d’une cinquantaine de rencontres sont organisées chaque année.

Deux librairies spécialisées de Paris exposent et vendent des milliers d’ouvrages en français, arabe et tamazight. Selon un rythme triennal, chaque édition met en avant un pays (Algérie, Maroc, Tunisie).

Les objectifs n’ont pas changé : promouvoir l’édition et la littérature du Maghreb et sur le Maghreb et offrir un cadre de rencontre périodique aux auteurs, éditeurs et autres professionnels du livre concernés par cette thématique ainsi qu’aux lectorats. Les ventes-dédicaces, tables rondes et cafés littéraires constituent l’essentiel de la programmation qui s’est étendue à d’autres formes d’expression.

Des expositions, projections ou spectacles viennent s’ajouter à l’offre de la manifestation. Une cinquantaine de membres bénévoles de l’association est mobilisée pour la circonstance, avec l’aide du personnel de la ville de Paris.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Ameziane Farhani

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