Patrimoine-Djenane Abd-El-Tif en six actes : Villa avec vue sur l’art

Elwatan; le Jeudi 24 Avril 2008
25885

Histoire extraordinaire de cet ensemble transformé en squat, menacé de ruine, et finalement sauvé. Inauguration le 18 mai.
Blottie dans le Bois des Arcades, sous Maqam Echahid, au dessus du Musée national des Beaux-arts, à deux pas de la grotte Cervantès, bref dans des lieux où la nature et l’histoire se marient encore, la villa Abd-el-Tif présente un passé aussi dense et luxuriant que la végétation alentour. Hormis les jours de derbys, où la clameur du stade du Ruisseau monte jusqu’ici, le silence est maître des lieux. Qui peut imaginer de la route la perle qu’abrite ce miraculeux écrin vert d’Alger ? L’usage a imposé le mot «villa». Mais il s’agissait en fait du Djenane (jardin) Abd-el-Tif, ainsi que se nommaient les propriétés extra-muros d’Alger, dans ce monde dit du fahs, où se mêlaient familles terriennes mais semi-citadines et notables possédant des résidences d’été. Principale référence : le texte d’Henri Klein publié en 1910*. Mais il faut espérer de nouvelles recherches pour préciser davantage le destin exceptionnel de ce lieu. Le plus ancien acte daterait de 1715. Son propriétaire (peut-être son constructeur) fut Ali Agha qui la vendit pour 325 réaux d’argent. Elle échut ainsi à Mohammed-Agha puis à Mohammed Khodja, ministre de la Marine, puis à l’épouse d’un «secrétaire général de la Régence», avant d’être acquise en 1795, pour 2000 DA d’or, par Mahmoud Ben Abd-el-Tif. Dès 1831, soit un an après la chute d’Alger, l’armée coloniale la réquisitionne pour en faire un centre de convalescence de la Légion étrangère. Fin du premier acte.
Henri Klein écrit : «… Les droits de propriété de Sid Mahmoud ben Abd-el-Tif ne furent pas immédiatement reconnus ; ainsi le loyer de sa villa demeura-t-il assez longtemps impayé (C’est peut-être le seul reproche que l’on puisse faire à l’administration française).» On notera que l’occupation de force n’était pas considérée comme délit ! Le sieur Abd-el-Tif ne cessa de protester, adressant en 1834 des lettres au gouverneur et au ministre de la Guerre, soulignant que la villa valait, en 1830 30 000 piastres d’Espagne et qu’elle avait été dégradée par les militaires et ses arbres coupés. Il finit par obtenir gain de cause. La suite de l’histoire montre dans quelles conditions, la villa, reconnue enfin comme lui appartenant, fit l’objet d’une location autorisée en septembre 1834 par le gouverneur. Par un bail de six ans, un certain Mouchi ben Chebebi Boucaya en devint le locataire «moyennant 1000 francs par an et 3500 francs donnés en paiement du loyer dû depuis trois années et demie», ce qui signifie qu’il paya les arriérés de l’armée française ! Deux mois après, Bencaya afferma (donc sous-loua) la propriété à… la même
armée ! S’agissait-il de ce personnage que Hamdane Khodja, témoin de la période, décrit comme protégé du général
Clauzel ? «Le général avait, parmi ses Juifs favoris, un nommé B., homme sans mérite, mais maniant parfaitement l’intrigue et ayant à sa disposition tous les moyens nécessaires pour s’introduire dans la société…»*. Au-delà de ce B., on peut supposer que la famille Abd-el-Tif, craignant une nouvelle réquisition, ne pouvait que souscrire à une telle proposition. Khodja définit ainsi le contexte : «La moitié de l’armée française était logée dans les jardins (ou maisons de plaisance) des habitants de la ville. (…) On a dévasté les jardins et les habitations (…) C’est là une des causes principales qui décidèrent les propriétaires à se dessaisir de leurs biens aux conditions qu’on leur offrait et moyennant un vil prix. (…) Il n‘est point à ma connaissance qu’une seule propriété ait été achetée d’une manière usuelle et légale». De fait, en 1836, le bail de location est résilié et «quelques années plus tard», selon Klein, l’Etat français achète la villa pour 75. 000 francs. Les Domaines la louent à la compagnie fermière du Jardin d’Essai. Elle aurait servi de lieu d’exposition permanent des produits agricoles et botaniques, après avoir accueilli, selon d’autres sources, les colériques et les pestiférés ! Fin du deuxième acte.
En 1905, elle est reprise par le Gouvernement général alors sous l’autorité de Charles Jonnart nommé en 1903. Il veut développer une politique culturelle intégrant —comme habillage —, des éléments de la culture algérienne, comme dans l’architecture néo-mauresque qu’il soutiendra. Sur rapport du critique d’art Arsène Alexandre, il décide de restaurer à ses frais la villa Abd-el-Tif pour en faire une maison d’artistes. La villa entre dans son troisième acte, en tant que troisième Fondation nationale française, après la Villa Médicis de Rome et la Casa Velasquez de Madrid. Elle va accueillir de 1907 à 1961 des artistes, à raison d’un à deux par an, pour des périodes de deux ans et parfois plus, avec prise en charge totale. L’accès se faisait sur concours sanctionné par le Prix Abd-el-Tif, la sélection étant assurée par la Société des peintres orientalistes français, fondée en 1883. La villa reçoit ainsi 87 pensionnaires. A l’issue des séjours, ils devaient offrir une partie de leur production qui revenait généralement au Musée des Beaux-arts. Ces séjours donnent lieu à des expositions, conférences et recherches en critique et histoire de l’art. De grands mécènes soutiennent cette intense activité.
Avec l’indépendance, commence le quatrième acte. La villa aurait accueilli quelque temps des artistes algériens mais le système d’organisation, les structures ainsi que les mécènes ont disparu sans être remplacés. Elle devient un lieu d’habitation : quelques artistes mais surtout des employés du ministère de la Culture. Aucune gestion locale ou à distance ne vient s’opposer aux transformations et destructions. Une longue descente aux enfers que le séisme de 2003 vient précipiter. Pourtant, quand tout laissait croire à l’effondrement, l’espoir a rejailli.
En 2005, le wali délégué d’Hussein Dey mobilise le bureau d’études algérien ADT pour des mesures d’urgence. Début du cinquième acte. En janvier 2006, l’architecte, Mme Fouzia Mehdi, décède. Abdelwahab Zekagh la remplace. L’année 2006 voit la prise en charge du chantier par la Direction de la culture de la wilaya d’Alger et la mise en application des trois décrets exécutifs de 2003, notamment celui obligeant à confier les restaurations à des architectes qualifiés (n° 03-322, maîtrise d’œuvre relative aux biens culturels immobiliers protégés). Sorti de l’EPAU en 1982, Zekagh a travaillé pour son mémoire, sur le centre historique de Djelfa avec deux autres étudiants sous la direction d’un spécialiste italien. «Quand nous avons fini, il s’est battu pour nous obtenir une bourse d’Etat». Il se retrouve dans la prestigieuse école de restauration de La Sapienza de Rome. Sept ans d’études. «On baignait dans la restauration, raconte-t-il.. Tu fais le cours et, en sortant, tu vois le monument que tu viens d’étudier. Même l’endroit où nous logions était historique.» Après avoir participé à la restauration de la très ancienne église San Sébastian de Rome, et mis au point un système de gaines périphériques pour contrer l’humidité, il rentre au pays en 1995 et se met à enseigner. En 2003, il ouvre à l’EPAU l’option patrimoine qu’il dirige à ce jour : 86 étudiants y sont passés dont 21 en cours d’étude. Mais sur les 24 étudiants envoyés auparavant à l’étranger, 11 seulement sont rentrés et, sur ce nombre, 6 sont repartis, faute de débouchés. Faites les comptes !

Une équipe passionnée

Pour le chantier, il s’entoure d’une jeune équipe : Amel Ouyahia et Smaïl Djidi, architectes restaurateurs ; Azzedine Fergui et Fettouche, archéologues ; Izzeboudjene, décorateur, ainsi que Mansouri, dit El Hadj, chef de travaux à l’Ecotec, vieux briscard des chantiers qui ne rêve plus que de restauration. Là-dessus, arrivent les étudiants en céramique de l’Ecole supérieure des beaux arts qui réalisent «à l’ancienne et en terre cuite» les carreaux détériorés ou enlevés. Deux micro-entreprises financées par l’Ansej se joignent au projet, l’une dirigée par une jeune fille, pour les pavements anciens, et l’autre, pour les céramiques. Un jeune ébéniste d’El Harrach, passionné de patrimoine, a restauré ou refait les menuiseries. Le projet est devenu une aventure et l’aventure une école et un laboratoire basés sur des compétences algériennes et misant sur l’engagement et le désir d’apprendre. De 2006 à ce jour, tout ce monde a travaillé d’arrache-pied avec un enthousiasme qui a gagné les ouvriers. Faire vite pour sauver mais, en même temps, réfléchir, étudier, tester. «Nous avons travaillé sur archives pour reconstituer les différentes étapes de la villa : gravures, photos mais aussi les œuvres des pensionnaires de la Villa qui l’ont peinte beaucoup durant leurs séjours», affirme Zekagh. Défi colossal. Durant près de deux siècles, le monument a subi tant de modifications et altérations. Inventaire général des éléments y compris végétaux, relevés détaillés, sondages, identification des stratifications historiques, analyse des matériaux existants… permettent d’élaborer une ébauche du plan de restauration qui sera discuté et disputé avant d’être validé. On gratte les peintures pour retracer l’histoire des revêtements, retrouver les teintes. Problème
majeur : l’humidité dont se plaignaient déjà les Français. La colline est un réservoir naturel d’eau. Une ou plusieurs sources la traversent. Zekagh met en place le système de gaines périphériques qu’il a expérimenté à Rome. Et l’humidité, qui gagnait jusqu’aux étages par capillarité, commence à refluer. Aujourd’hui, les relevés indiquent une bonne réaction mais «il faut continuer à observer le comportement des murs».
Chemin faisant, les découvertes s’accumulent. La Villa livre peu à peu ses secrets : bassin comblé par les militaires, galerie surajoutée, fontaine enterrée, dalle de béton sur la terrasse, accès originels bouchés, d’autres percés et, enfin, ce fameux système hydraulique… Sans doute moins impressionnant que ceux du Sahara, son originalité réside dans l’intégration d’une habitation et d’un système de captation et de distribution d’eau à usage domestique et agricole. L’Agence de recherche en hydraulique va ramener des experts étrangers équipés de caméras-sondes pour scanner les entrailles de la villa. L’aventure continue.
Pourtant, tout aurait pu capoter. Le marché de 29 millions de dinars, décidé dans l’urgence, s’était vite avéré insuffisant. Il a fallu démarcher, expliquer, démontrer pour le faire passer à 56 millions de dinars. La Wilaya d’Alger a accepté l’avenant. Maintenant l’équipe espère un complément pour des finitions indispensables au sertissage du joyau. Les premiers résultats semblent avoir convaincu le Ministère de la Culture et la Wilaya.
Qui a vu, il y a quelques années, la villa Abd-el-Tif ne peut que s’étonner. Penser qu’elle a survécu à la vision d’apocalypse qu’elle présentait, parait déjà miraculeux. Il reste à lui donner la plénitude de son lustre. Mais la beauté des lieux a été restituée en conservant les éléments d’identification de chaque période. Les cinq ateliers d’art, immenses, fonctionnels, lumineux, à nouveau disponibles, pourront bientôt accueillir des artistes, pour peu que soient définies des conditions claires de sélection. Des Algériens, mais aussi des étrangers, pour enrichir les échanges. Une partie servira à l’AARC (Agence algérienne de rayonnement culturel) dirigée par Mustapha Orif, et on y prévoit aussi un centre de recherche en art. Inauguration : le 18 mai prochain, dernier jour du mois du patrimoine. Début du sixième acte…

- * Feuillets d’El-Djezaïr. Réédités en 2003 par les Editions du Tell (Blida).
- * Hamdane Khodja. Le Miroir. Préface d’A. Djeghloul. Ed. Sindbad, Paris, 1985.


Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Ameziane Ferhani

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..