Kherfallah Zahia. Condamnée à mort, épouse de Kernane Abdelwahab, condamné à mort : Face aux tortionnaires, elle ne voulait pas de la grâce

Elwatan; le Jeudi 12 Mars 2015
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Zahia Kherfallah, aujourd’hui 84 ans bien portés, est entrée dans la Révolution comme on entre dans une religion. Imprégnée dès son jeune âge par les idéaux de justice et influencée par les héros qu’ont été les enfants de son quartier La Redoute, Didouche Mourad, les frères Gacem, Cherif Debbih, Bouhara Salah. Elle souffle sur les braises de l’histoire pour le meilleur ou pour le pire. Elle s’est confiée à nous en toute courtoisie.

Militante engagée, poseuse de bombes, elle a subi les pires atrocités dans les geôles et les commissariats avant d’être condamnée à mort en 1958, à l’instar d’ailleurs de son mari Abelwahab Kernane, mort en 2010.

Zahia est née le 3 septembre 1931 à la Redoute, aujourd’hui El Mouradia, où elle a grandi aux chemins des Crêtes et à la rue des Mimosas. «C’est dans le milieu de nationalistes qu’on a vécu sans nous en rendre compte. On était imprégnés par les idéaux de la Révolution». Dans les faits, Zahia s’est impliquée en 1955 déjà lorsqu’elle ramenait des médicaments dans des boîtes à chaussures aux responsables de la résistance.

Elle sera dès 1956, alors qu’elle exerçait en qualité d’animatrice et de productrice d’émissions à Radio Alger, agent de liaison, en côtoyant Bennaceur Abdelmadjid, son recruteur à la radio et son cousin Mohand Arezki, qui donnait des directives de la résistance. «Un jour, raconte-t-elle, Smaïl Madani m’a présentée à Chergui Brahim qui m’a mise en contact avec Belaïd Abdesslam.»


De la radio à la guérilla


Brahim était chef politique de la Zone autonome, c’est lui qui supervisait les recrutements. Nous l’avons retrouvé 60 ans après les faits chez lui. A 93 ans, souffrant, il a accepté de nous livrer son témoignage. «Durant cette période charnière, on avait pensé qu’il fallait saboter l’économie par des bombes, on devait recruter des filles d’apparence européenne et assez courageuses. Je suis arrivé à attirer une certaine Fadila, administrateur civil au gouvernement général, qui devait poser une bombe au bureau de Lacoste, à l’époque où il se vantait du dernier quart d’heure. J’en ai informé Yacef Saâdi, responsable du groupe armé de la Zone autonome d’Alger, depuis août 1956 après la mort du chahid Mokhtar Bouchafa.

On imagine aisément l’impact que cela aurait eu sur le cours des événements, au moment même où nous avions exporté notre lutte en métropole. Mais la bombe n’a jamais été posée, et Fadila m’a dit qu’on en l’avait dissuadée. Quant à Zahia, qui est une brave fille, elle était très belle et s’est comportée comme une valeureuse combattante. Elle avait le teint européen et c’est ce que nous cherchions pour tromper l’ennemi. La bombe qu’elle a déposée à L’Otomatic a eu un effet psychologique indéniable.

J’ai toujours souligné son courage et sa détermination, à l’instar des autres poseuses de bombes». Ces qualités, on les décèle dans cette lettre poignante adressée à son avocat Jacques Verges dans laquelle elle évoque son combat révolutionnaire. «Cher maître, je m’excuse si mon ton vous paraît un peu grave, mais la question pour moi a son importance : ma grâce. N’y réfléchissez plus, je ne veux pas la solliciter personnellement et n’aimerais pas que vous la demandiez pour moi. Je me sens en effet ni vaincue ni coupable, je suis une prisonnière de guerre et l’armée à laquelle j’appartiens est déjà victorieuse.

C’est elle qui doit me libérer ou me venger si je meurs assassinée. En face, des tortionnaires de la villa Susini, des incendiaires de mechtas, je me sens à jamais innocente. Que Messieurs les responsables français décident. Il s’agit de leur honneur,  après tout il n’y va que de ma vie. Je vous prie de m’excuser encore et de croire, cher maître, à mon amitié».

La condamnation à mort de Zahia résulte de son acte qui a ébranlé la classe politique française et encore plus les colons. Zahia avait posé une bombe à L’Otomatic, dont la presse de l’époque avait largement rapporté les péripéties. L’Echo d’Alger du 27 janvier 1957 écrivait «Kherfallah Zahia et Minne étaient ensemble, passant à 16h30 devant L’Otomatic, elles pénétrèrent dans l’établissement, montèrent sur la galerie où elles s’installèrent face à face devant une table pour y consommer des glaces.

Au moment de s’en aller, toutes deux descendirent aux toilettes et c’est là que, profitant de ce que la plus jeune se lavait les mains en lui tournant le dos, sa compagne déposait derrière la chasse la bombe qui explosa à 17h30 en même temps que celle de la Cafétéria et du Coq Hardi. Il y a eu 4 morts et plus de 50 blessés». Cette description du journaliste est conforme à la réalité, note Zahia. «Il convient de rappeler que cette mission m’a été confiée par Madjid Bennaceur, mon collègue de la Radio et qui m’a mise en contact avec son cousin et responsable du groupe, Mohand Arezki, dit Toufik. Avant d’exécuter ma mission, j’ai fait les repérages nécessaires, une fois au Grill room et une fois au Cafétéria.

Le jour J, je me suis rendue à la rue Randon en suivant de loin Madjid et traversant barbelés et barrages des paras. Une fois arrivée dans le magasin, Bennaceur Mohand Arezki m’a remis la bombe en l’attachant sur mon ventre, car mon sac était trop étroit. Je refis le même parcours pour sortir d’un barrage de barbelés pour joindre la rue Mogador où m’attendait Madjid accompagné d’une jeune fille (Danièle Minne) qui, m’a-t-il dit, devra m’accompagner pour la pose de la bombe à L’Otomatic, une destination de dernière minute.

Suite à cette mission, j’ai continué à travailler à la Radio jusqu’à fin novembre 1957, date de mon arrestation en France dans l’Isère, alors que j’étais en mission pour accompagner pour des soins un militant ayant subi des tortures atroces. On m’a embarquée sur Alger.

On m’a emmenée au PC du commissaire Redonnet où se trouvaient mes frères Boualem et Mohamed. Ils m’ont jetée dans une cellule où se mêlaient des flaques de sang et d’urine et où les odeurs pestilentielles étaient insoutenables. Lors de la reconstitution, les pieds-noirs, en grand nombre, voulaient me lyncher. Le véhicule où j’étais, assailli par une foule hystérique, a démarré en trombe jusqu’à l’Aletti. En m’emmenant à Barberousse, j’estimais que j’étais sauvée en m’arrachant des griffes de l’innommable capitaine Folk.

En prison, j’ai trouvé mes sœurs de lutte et cela était déjà un réconfort. Le criminel de guerre Folk, qui m’a fait subir des séances de torture entrecoupées d’interrogatoire, me répétait : «Tes histoires de la bombe cela ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est ce que tu as fait pendant 2 ans et avec qui tu travaillais.

Il voulait me soutirer le nom de mes chefs. Deux ou trois jours plus tard, on me présente au juge pour une confrontation avec Danièle Minne, déjà incarcérée à la prison d’El Harrach. J’ai fait l’objet d’un mandat de dépôt à la prison de Barberousse.» Zahia est condamnée à mort à l’issue d’un procès à sens unique. En 1959, Zahia bénéficie de la grâce du général de Gaulle. La peine capitale est commuée en détention à perpétuité.

Elle est transférée avec d’autres militants dans les prisons de Maison Carrée, Nice, Calvados, Lisieux, Pau et Fresnes, enfin elle connut la libération le 21 avril 1962 après le cessez-le-feu. Zahia est et reste fière d’avoir contribué à l’indépendance de son pays tout en ayant une pensée forte pour tous ceux qui sont tombés au champ d’honneur sans pouvoir vivre ce grand jour de recouvrement de la souverainté nationale. Enfin, Zahia espère que la jeunesse algérienne, quelles que soient les difficultés, saura construire son avenir et retenir les leçons de ses aînés.


* On aura constaté que notre moudjahida n’a pas évoqué son parcours post-indépendance, promis pour une prochaine livraison.

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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